Quichotte : Que penses-tu de ce chiffre, Sancho ? L'on dit que quatre-vingt-six personnes possèdent plus en ce monde que trois milliards et demi de déshérités.
Sancho : Ce que j'en dis, seigneur, c'est que les chiffres servent uniquement ceux qui savent compter.
Quichotte : Je reste perplexe, Sancho; en notre temps déjà, les inégalités étaient frappantes et j'espérais en mon coeur qu'elles disparaîtraient au fil des siècles. J'y vois là la preuve que les enchanteurs existent et qu'un dragon maléfique a ensorcelé les esprits.
Sancho : Et moi, j'en pense que nous n'en savons rien. L'homme aime dominer l'homme. Pour ma part, j'ai la vue raccourcie à la longueur de mon nez.
Quichotte : Tout de même, Sancho, lorsque l'injustice est trop flagrante, il ne reste qu'à dégainer l'épée.
Sancho : À ce que je vois de ce monde, les gens préfèrent attendre que la richesse un jour les favorise plutôt que de se battre pour l'obtenir. Vous qui aimez tant les livres, pourquoi n'en n'écrivez vous pas un pour dénoncer ce qui vous offense ? Comme disait ma grand-mère : Qui peut dire comme il brûle est dans un petit feu. Et encore : Le vrai miroir de nos pensées est le cours de notre vie. Et puis : Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre est de vivre à propos.
Tout le reste, gouverner, amasser, bâtir, n'est qu'accesoire et secondaire.
Quichotte : Cesse un instant d'enfiler les proverbes comme des perles sur un collier. Un livre, as-tu dit ? Mais quel type de livre ?
Sancho : Ce n'est pas à moi, qui ne sait pas déchiffrer les lettres, de vous enseigner en ce domaine. Je pense à un livre qui offrirait un peu de réconfort aux hommes, qui propagerait ce que disait ma grand-mère : Je n'enseigne pas je raconte. Car vous savez bien que la vraie science est une ignorance qui se sait.
Quichotte : Tais-toi, je t'en supplie. Ton bavardage m'empêche de penser.
Sancho : M'est avis que les torts pourraient, sinon être réparés, du moins être dénoncés en renommant les coupables comme les victimes. Rien n'est pire que de ne pas avoir de nom.
Quichotte : Que dis-tu là, Sancho ?
Sancho : Je dis là que notre voyage m'apprend que mon nom a survécu, et que c'est parce qu'il est accolé au vôtre; sans cela, il y a longtemps que la croix de bois plantée sur ma tombe aurait été rongée par les termites et que personne en cette terre ne se souviendrait qu'il ait existé un homme doué de coeur et de raison nommé Sancho Panza. Pas même les enfants des enfants des enfants des enfants des enfants des enfants des enfants de mes enfants.
Vous autres, les don et les seigneurs, l'on grave vos noms sur des pierres, l'on garde de votre vie des traces dans les registres, l'on sait ce que vous possédez, où vous êtes nés, où vous mourez, où reposent vos cendres. Tandis que les paysans, les illettrés, les déshérités et les indigents disparaissent peu à peu, nulle terre ne garde longtemps leurs corps et nulle mémoire ne conserve souvenir de leurs noms.
Quichotte : Et quel rapport avec notre livre ?
Sancho : Le rapport est que j'imagine un livre qui porterait sur la première page les noms des quatre-vingt-six plus grandes fortunes de ce monde, et sur les pages suivantes les noms des trois milliards et demi de miséreux qui foulent le sol de cette terre. Le livre leur rendrait au moins la dignité de leur nom, à condition toutefois qu'ils possèdent tous la richesse d'un patronyme. Si la vie n'est qu'un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs, comme disait ma grand-mère.
Quichotte : As-tu seulement idée de ce que représententerait un tel livre ?
Sancho : Si l'on s'en tient à inscrire quatre-vingt-six noms par page, il faudrait une page pour les plus nantis et quarante-trois millions sept cent cinquante mille pour les plus impécunieux. L'ouvrage, à coup sûr, serait un monument : celui de la folie d'un nombre où l'on veut nous faire croire qu'une plume pèse le poids d'une montagne.
- Éric Pessan - Quichotte, autoportrait chevaleresque